Pauvre fonctionnaires de l’OQLF!

Oh, qu’on aime les haïr, ces « nazis de la langue », ce « soviet de la communication », ces intégristes culturels!

C’est devenu à la mode de casser du sucre sur le dos de notre organisme gouvernemental préféré, j’ai nommé l’Office Québécois de la Langue Française (OQLF). Bien qu’ils ne soient pas irréprochables (j’y reviendrai), je trouve un peu injuste que tout le monde déchire sa chemise sur le sujet. Je ne suis pas un zélote du français (loin de là), mais je vais mettre mon habit ignifuge et  essayer de mettre un peu de perspective là-dedans.

Parler deux langues, c’est bien, plus c’est mieux! Vous êtes pas contents de parler français comme langue maternelle plutôt que de vous faire chier à l’apprendre, vous? (maudite langue compliquée…)

On va poser une prémisse, toute discutable mais il faut bien partir quelque part: c’est une chance qu’on a de parler français au Québec. Maîtriser plus d’une langue est une bonne chose, ça permet d’autres perspectives, d’autres façons de voir et de comprendre le monde qui nous entoure. C’est important. Sachant qu’on est entouré d’une mer de 350 millions d’anglophones, pour peu qu’on veuille on va tous pouvoir apprendre l’anglais et le parler c’est sûr, ça reste la langue « quasi-planétaire » et une sacrée langue de commerce. Par contre, l’histoire nous montre que si notre langue n’est pas promulguée et protégée, à terme on va la perdre, ce qui sera une perte sèche pour tout le monde. Voilà. Si vous êtes en désaccord à ce point, autant arrêter tout de suite de lire, les chances qu’on s’entende sur le reste sont minces.

Emballage en anglais seulement sur les étagères, SVP!

L’OQLF exécute la loi 101. À la base, la loi 101 n’est pas là spécifiquement pour m’empêcher d’acheter XCOM ou Imperial Assault, je suspecte même que l’OQLF en est bien consciente. Elle a été mise en place pour que mes Transformers/GI.Joe aient les deux langues sur le paquet quand j’étais jeune (vous pensez vraiment que Hasbro aurait fait traduire sinon pour moins de 1% de consommateurs?), et pour qu’on aie accès à des éditions françaises de Monopoly. C’est aussi probablement à cause d’elle que j’ai mis la main sur la boîte rouge de D&D en français, avec les conséquences funestes qu’on connaît maintenant. Je suis bien content qu’il me soit plus facile de trouver de jeux de société en français pour mon fils de 8 ans qui se débrouille bien en anglais mais pour qui jouer un jeu avec beaucoup de texte est encore difficile. À une époque où je tombe couramment sur des gens ne parlant pas un mot de français dans mon quartier, je suis quand même content que quelqu’un force les Wal-Mart et Target et Bureau en Gros de ce monde à afficher en français pour leur fournir au moins un incitatif de plus pour essayer de s’intégrer.

[Accessoirement, je détesterais pas que Netflix offre plus de contenu pour enfants en français, mais là défendre l’OQLF et le CRTC dans un seul billet, c’est maso un peu.]

Le seul bon messager est un messager mort. Il avait juste à pas livrer des mauvaises nouvelles, aussi.

J’en viens donc à mon sujet principal: pauvre fonctionnaire de l’OQLF. Appellons-le Jean-Marc. Jean-Marc a pas envie de faire fermer quelque magasin que ce soit, mais il doit appliquer la loi quand il a des plaintes. C’est sa job. Je veux pas blâmer trop le petit magasin de jeux, mais… pourquoi vous avez pas justement suivi les règles du jeu? Pour y avoir été quelques fois j’y ai toujours été abordé en anglais, et avoir un site « anglais seulement » pour un commerce rue St-Denis, c’est vraiment ordinaire; une version française ce n’est ni cher ni impossible. C’est pas vous qui êtes la cible pour l’OQLF, mais si vous tombez sur leur radar, ils auront pas le choix de passer le « checklist légal » sur votre magasin, pour plein de douleur généralisée. Faut se comprendre y’a des zélés: j’avais lu un article ou l’un d’eux (pas Jean-Marc) s’acharnait à vouloir corriger la traduction officielle de « briqueleur » à « briqueteur » parce qu’il trouvait le premier ressemblait trop à « brick layer ». Tuable. Comme dans tous les métiers, y’en a des bons et des moins bons, mais personne ne semble vouloir mentionner qu’ils n’avaient pas encore donné d’amendes, et n’avaient peut-être même pas l’intention de le faire jusqu’à ce que le gars du magasin s’assure de faire toutes les « front pages ». Maintenant, il va bien falloir qu’ils le fassent s’ils veulent conserver leur crédibilité. Well played, champion.

1977. Une grande année pour les jeux de société. C’était déjà la 2e édition, et c’était la meilleure, j’vous dit… la meilleure!

Ce qui m’amène à mon dernier point, qui est un peu à la base de tout. De ce que j’ai lu et vu, la différence entre un disque de Kanye West (non-traduit, fort heureusement) et un jeu de société, c’est que l’un est un « produit culturel » et pas l’autre. Est-ce qu’on peut s’entendre qu’en 1977 quand la loi 101 a passé, « jeu de société » se limitait pas mal à Monopoly, Jenga et Scrabble et qu’ils ne pouvaient pas vraiment prévoir que ça deviendrait un phénomène culturel? Alors plutôt que de taper sur « le messager », on attend quoi pour écrire une lettre nos députés pour faire reconnaître certains jeu de société comme « produit culturel », et régler ça comme du monde?

2015 et encore tant de préjugés sur les geeks

Si les oiseaux se cachent pour mourir, les geeks, eux, se cachent pour jouer. Quoi qu’on en dise, même en 2015 ça reste quand même un sacré stigmate que d’être Geek, et c’est bien dommage. Les choses ont bien sûr quand même changé, depuis 10-15 ans surtout: il y a maintenant des émissions de télévision et même des canaux entiers sur les jeux vidéo (mais les M.Net ferment malgré tout leurs portes), la moyenne d’âge des joueurs est remontée au point où les « gamers » moyens ont des enfants et une hypothèque (oui, on a des vies amoureuses aussi), on a des festivals comme Montréal Joue, et les films comme X-Men et Guardians of the Galaxy ont obtenu un succès assez populaire pour que les gens différencient Wolverine et Groot (hint: celui avec les branches c’est Groot.)

Un jour faudra m’expliquer pourquoi c’est pas considéré comme un chef d’oeuvre, ça, autant pour le sculpteur que pour le peintre.

Mais dès qu’on tombe dans le « sérieux », au travail, suffit de mentionner que tu a des hobbys comme les jeux de société (« tu joues encore à ton âge? » 😉 ), les jeux vidéos (plus que juste Candy Crush, là), la peinture de figurine, les jeux de rôles ou le fait que tu te costumes pour une convention, et c’est inévitable, tu essuies bien souvent un gros jugement bien sale en pleine face (« Maudit nerd! »). Quelque part, peindre des figurines rime toujours avec « immaturité » (alors que peindre des tableaux passe pour « classe et recherché »?). Jouer au Poker c’est cool, mais jouer à Skulls&Roses ou The Resistance (deux excellent jeux de bluff) ça passe « drôle ». Pas trop sûr non plus pourquoi un pool de hockey c’est OK, mais pas tenir une ligue de Blood Bowl ou X-Wing. Et je ne vous parle même pas d’admettre que tu joues à des jeux de rôles (i.e. Donjons et Dragons), là on est carrément dans le suicide professionnel.

Remarquez, je suis plutôt choyé dans mon milieu de travail (j’y ai même corrompu quelques collègues) et il y a toujours les milieux créatifs, mais vous seriez quand même surpris du conservatisme qu’on y retrouve aussi parfois. Combien de geeks « prennent leur trou » pour éviter d’essuyer les railleries des collègues? Alors on garde un profil bas; lorsque je joue à des jeux de société sur mon heure de lunch, j’essaie dans la mesure du possible de choisir une salle de conférence « hors de vue des passants », au cas où un vice-président passerait par là et me voyait en train de (horreur!) avoir du plaisir sur les lieux de travail.

« Quand vous aurez fini de jouer aux cartes là-dedans, on a du travail à faire, nous. « 

– Entendu dans un emploi précédent lors d’une session de Planning Poker .

Les entreprises sont schizophrènes sur le sujet: malgré ce que proclame le milieu du travail, ils ne sont pas particulièrement intéressés à engager et garder les gens créatifs, ludiques, joueurs, geeks ou peu importe les autres sobriquets ou leur donner des rôles de direction. Les vraies valeurs au travail sont de facto moins progressistes que les compagnies ne le laissent entendre. C’est un peu attendu.

Il existe un trésor, une richesse qui dort…

Pourtant, tout ce qui tourne autour des univers geek, de la science-fiction, de ses jeux, de la littérature qui lui est propre et de sa culture a été montré maintes et maintes fois comme étant formateur, socialement riche et intellectuellement stimulant. En gros: ça rend plusse mieux, surtout au travail.

Traduction libre: « Tout ce qu’il faut vraiment savoir, je l’ai appris en jouant à D&D ».

Je le dis, je l’ai souvent dit: si je sais aujourd’hui animer une réunion professionnelle sans broncher, c’est que j’ai appris à animer une table de Donjons  & Dragons dès l’âge de 10 ans. Si je sais donner des conférences avec une certaine aisance c’est que j’ai fait des discours-fleuves improvisés dans la peau d’un monarque vampirique fou devant d’autres fêlés costumés comme moi lors de soirées de théâtres interactifs (LARPs, oui je suis weird de même 😀 ). Si j’aime « sortir des sentiers battus » pour trouver des solutions à divers problèmes, c’est que j’ai été immergé de tant de façons différentes dans la résolution de problèmes par des centaines de jeux de sociétés, jeux vidéos et autres puzzles tous plus uniques et tordus les uns que les autres, que c’est devenu une seconde nature d’essayer de « trouver la twist ».

Et je ne suis pas le seul, tous les bizarres et les étranges et les « marginaux » de votre compagnie ont une mine de talents précieux à mettre à profit. C’est une perte sèche au nom d’une certaine rectitude pas toujours justifiée.

Peut-être qu’il faudrait se partir une société secrète

Ce serait « G » pour « Geeks les bienvenus »?

Je ne sais pas trop ce qu’il faudrait pour « sortir du placard » à cet égard. Est-ce qu’on a vraiment besoin d’une parade de la fierté Geek? De former une société secrète (poignée de main secrète incluse)? Peut-être qu’on a tout simplement besoin d’attendre que les cravatés « stuck-up » prennent leur retraite, et qu’il soit normal d’avoir grandi en sachant que jouer à des jeux vidéo n’est pas une activité asociale ou signe d’une tare mentale.

Vous pouvez toujours commencer en envoyant cet article au reste de votre famille qui est confuse sur les raisons qui font que d’enfiler votre uniforme de Star Trek (le rouge méga-cool de « Command », là, avec quatre « dots » au collet) vous rende inexplicablement heureux(se).